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Interroger la boule de cristal sur le marché de l’emploi canadien

Paul Kim, analyste économique

Derek Burleton, économiste en chef adjoint | 416-982-2514

date publiée: 3 février 2026

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Faits saillants

  • Les données de l’Enquête sur la population active (EPA) montrent que le marché canadien de l’emploi a créé près de 200 000 nouveaux emplois nets depuis la fin de l’été, dépassant toutes les attentes.  Cependant, ces résultats ont été accueillis avec un certain scepticisme, compte tenu du recul observé dans d’autres enquêtes clés sur l’emploi (rémunération) et des données générales sur le PIB.
  • Pour l’aider à faire le tri parmi toutes ces données, la Banque du Canada (BdC) suit également un large éventail d’autres indicateurs du marché de l’emploi, notamment le taux de postes vacants, le taux d’obtention d’un emploi et le taux de cessation d’emploi.
  • Les signaux provenant des indicateurs ne sont pas uniformes, mais présentent ensemble un portrait plus modéré de la santé de l’emploi par rapport aux données d’embauche de l’EPA.
  • Selon l’évaluation de la BdC dans son Rapport sur la politique monétaire publié la semaine dernière, l’offre sur le marché demeure excédentaire, même si le niveau de capacités excédentaires pourrait avoir légèrement diminué au cours des derniers mois.
Le graphique 1 est un graphique à bande qui compare la variation en pourcentage depuis le début de l’année de l’emploi selon l’EPA (ajustée en fonction des concepts de l’EERH) par rapport à l’emploi salarié dans l’EERH de janvier à décembre. La bande de l’EPA affiche une croissance plus forte, tandis que l’emploi selon l’EERH est à la traîne. Les notes indiquent que l’EPA exclut certains secteurs et types de travailleurs. Source des données : Statistique Canada et Services économiques TD.

Après avoir connu des difficultés pendant une grande partie de l’année dernière, les embauches au Canada ont connu une progression impressionnante depuis l’automne. Au cours des quatre derniers mois de 2025, l’économie a créé près de 200 000 nouveaux emplois nets, selon les données de l’Enquête sur la population active (EPA). Ce résultat a non seulement dépassé toutes les attentes, mais il est également bien supérieur aux estimations correspondant à un taux de chômage stable.

L’ampleur de cet essor a été accueillie avec scepticisme par de nombreux analystes, et à juste titre. Les données sur l’emploi issues de l’EPA ont tendance à être imprécises dans le meilleur des cas, mais elles le sont encore plus pendant les périodes de changements démographiques rapides. En effet, des signaux très différents sont ressortis de l’autre rapport clé sur le marché de l’emploi canadien, soit l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) fondée sur les établissements. En tenant compte des différences de mesure entre les deux sondages, on constate que la croissance de l’emploi dans l’EERH est beaucoup plus modérée (graphique 1).

Compte tenu de l’incertitude entourant la mesure, la Banque du Canada (BdC) s’appuie sur plusieurs autres indicateurs pour évaluer les conditions du marché de l’emploi. Le tableau de bord de la BdC contient huit mesures clés.  La plupart de ces données sont des ratios et constituent donc des indicateurs plus stables du rendement du marché de l’emploi que les variations absolues des embauches.  

Lors de son dernier examen annuel, publié en juin 20251, la BdC a estimé que le marché de l’emploi était en position de capacités excédentaires modestes.  Dans son Rapport sur la politique monétaire de janvier publié la semaine dernière, la banque centrale a souligné que le marché restait en situation d’offre excédentaire, même si les capacités excédentaires « se sont légèrement résorbées ».  

Dans le présent rapport, nous faisons le point sur les indicateurs utilisés par la BdC pour évaluer la santé du marché de l’emploi. Les signaux ne sont pas uniformes d’un indicateur à l’autre, mais dans l’ensemble, ils brossent un portrait plus modéré que les données sur l’embauche de l’EPA. 

Interroger la boule de cristal sur le marché de l’emploi canadien

Le graphique 2 est un graphique groupé montrant le taux d’emploi, le taux d’activité et le taux de chômage pour trois points dans le temps : le pire niveau historique, la fourchette de référence, il y a trois mois et aujourd’hui. Les taux d’emploi et d’activité ont augmenté par rapport aux périodes précédentes, tandis que le taux de chômage a diminué. Source des données : Statistique Canada, Banque du Canada et Services économiques TD. Le graphique 3 présente le taux de postes vacants, le ratio PV/C et les indicateurs de pénurie de main-d’œuvre, en comparant les pires valeurs historiques, les meilleures valeurs historiques, la fourchette de référence, il y a trois mois, et les niveaux actuels. Les valeurs actuelles montrent le taux de postes vacants et le ratio PV/C sous les sommets historiques, ce qui indique une demande de main-d’œuvre faible. Source des données : Statistique Canada, Banque du Canada et Services économiques TD.
Le graphique 4 présente le taux de cessation d’emploi et le taux d’obtention d’emploi, en comparant les valeurs historiques les meilleures et les pires, il y a un an et les niveaux actuels. Les taux de cessation d’emploi et d’obtention d’emploi sont actuellement faibles, ce qui place le marché de l’emploi dans un état de « faible taux d’embauche, faible taux de cessation d’emploi ». Le taux de cessation d’emploi est mesuré en décembre; le taux d’obtention d’emploi est en date de novembre 2025. Source des données : Statistique Canada, Banque du Canada et Services économiques TD.

Les graphiques connexes (2 à 4) présentent les dernières valeurs enregistrées pour chaque indicateur par rapport à leurs creux et sommets historiques, les bandes vertes représentant les estimations de la banque centrale d’une fourchette « normale » ou « saine ». Si une donnée se trouve à gauche (ou à droite) de la bande, elle indique des conditions relativement souples (ou tendues) sur le marché de l’emploi. Nous incluons également les données comparables des trois mois précédents afin de mettre en évidence la tendance récente. 

  • Après avoir atteint un sommet de 7,1 % au début de l’automne, le taux de chômage a chuté à 6,8 % (en décembre 2025). Cette amélioration s’explique par la récente augmentation du nombre d’emplois créés, mais aussi par un ralentissement significatif de la croissance de la population active (le resserrement des politiques d’immigration a commencé à se faire sentir). Avec cette récente baisse, le taux de chômage a réussi à se glisser dans la fourchette « normale » estimée par la BdC, mais de justesse. En comparaison, l’estimation « ponctuelle » à long terme du taux de chômage des Services économiques TD (qui correspond au plein emploi) est de 6 %. 
  • Le taux d’activité de la population active (ou la part de la population de 16 ans et plus qui travaille ou qui cherche un emploi) reflète une situation similaire.  Le taux a fluctué plus ou moins de façon marginale au cours de la dernière année et se situe actuellement dans la fourchette basse de ce que la BdC juge sain (de 65,4 % à 66,0 %). D’un point de vue démographique, la lente amélioration du taux d’activité des travailleurs dans la force de l’âge (88,8 % en décembre) a compensé la baisse du taux d’activité des jeunes (63,2 %). Incidemment, la baisse de la population active chez les jeunes d’un mois à l’autre en décembre a été la première du genre depuis septembre. 
  • Le taux d’emploi mesure la proportion de la population en âge de travailler qui occupe un emploi, ce qui en fait l’un des indicateurs les plus complets de l’utilisation du marché de l’emploi. Ce taux s’est amélioré depuis septembre, mais peut-être moins que ce à quoi on aurait pu s’attendre compte tenu de la vigueur récente de la création d’emplois. En effet, la population de l’EPA, bien qu’elle ait ralenti par rapport à son sommet record de 2024, a continué de croître à un rythme relativement soutenu.  La légère hausse du taux d’emploi depuis l’automne la maintient bien en deçà de la fourchette normale.  Il s’agit là d’un indicateur de « capacités excédentaires importantes ».  
  • Un autre indicateur d’alerte concernant le niveau de capacités excédentaires provient du ratio des postes vacants sur le marché de l’emploi par rapport au nombre de chômeurs (PV/C), ou le nombre de Canadiens sans emploi disponibles pour chaque poste vacant. Cet indicateur a atteint un sommet de 0,96 après la pandémie à l’été 2022, à un moment où le marché de l’emploi était exceptionnellement tendu et où la demande de main-d’œuvre était en forte hausse. Depuis lors, il n’a cessé de baisser pour atteindre environ 0,3, dépassant ainsi la fourchette que la BdC qualifierait d’idéale. À titre de référence, la moyenne pour la période 2015-2019 était plus proche de 0,40. Du côté positif, cet indicateur s’est stabilisé au cours des derniers mois, le numérateur et le dénominateur ayant tous deux atteint un niveau plus solide.
  • Le taux de postes vacants (ou le nombre de postes vacants en pourcentage de la demande totale de main-d’œuvre) dépeint une situation différente de celle illustrée par les données récentes sur l’embauche. Il n’a cessé de se détériorer depuis l’été dernier, bien que de façon modérée. S’établissant à environ 2,6 %-2,7 %, ce ratio se situe actuellement à peu près un point de pourcentage en dessous de la moyenne historique de 3,5 %.  À un moment donné, pendant le boom du marché de l’emploi qui a suivi la pandémie en 2022, le ratio a atteint son niveau historique de 5,7 %, qui ne devrait pas être atteint de sitôt.  
  • Une fois par trimestre, la BdC demande dans son enquête sur les perspectives des entreprises si celles-ci sont confrontées à une pénurie de main-d’œuvre. Il est courant de voir davantage d’entreprises signaler des difficultés à trouver des travailleurs lorsque le marché de l’emploi est très tendu, comme ce fut le cas en 2022. À cette époque, cette proportion a atteint 46 %, soit bien au-dessus de la moyenne de 32 % enregistrée avant la pandémie. En revanche, seulement 22 % des entreprises ont signalé une pénurie de main-d’œuvre lors de la dernière enquête de la BdC en janvier, ce qui souligne le changement radical de la demande de main-d’œuvre résultant d’un écart de production persistant et de l’incertitude économique qui pèse sur les décisions des entreprises. 
  • Le taux d’obtention d’emploi et le taux de cessation d’emploi sont également des indicateurs utiles pour expliquer le degré de friction sur le marché de l’emploi canadien.  Le taux d’obtention d’emploi correspond à la proportion de personnes à la recherche d’un emploi qui en ont trouvé un au cours d’un mois donné, tandis que le taux de cessation d’emploi correspond à la proportion de travailleurs qui ont démissionné ou qui ont été mis à pied. D’une part, Statistique Canada indique que le taux d’obtention d’emploi s’est amélioré pour s’établir à 19,6 % en novembre (ce qui est légèrement supérieur au taux de 18,6 % de l’an dernier), ce qui reste toutefois loin de la normale et se situe au bas de la fourchette des taux historiques. D’autre part, nous estimons que le taux de cessation d’emploi actuel est d’environ 1,0 %2, proche de ses niveaux historiquement serrés. Cette divergence est conforme à un contexte de « faible taux d’embauche, faible taux de cessation d’emploi ». 

Un marché toujours instable, mais les capacités excédentaires diminuent

Les résultats de notre aperçu mis à jour illustrent un contexte en légère amélioration. Plus de la moitié des indicateurs ont connu une amélioration marginale au cours des trois derniers mois, tandis que quelques autres ont légèrement reculé. Ce constat correspond à la dernière évaluation de la BdC dans son Rapport sur la politique monétaire de janvier.   

Les bonnes et les mauvaises nouvelles concernant le marché de l’emploi sont une autre raison de s’attendre à ce que la BdC maintienne sa politique monétaire dans ses prochaines décisions sur les taux. Lors de son annonce de décembre sur le taux directeur, la banque centrale a indiqué qu’elle était prête à maintenir sa position, à moins d’un choc ou d’une accumulation de données qui viendrait changer ses perspectives de façon importante. Elle a réitéré cette position lors de son annonce sur le taux directeur de janvier.  

Pour l’avenir, nous ne prévoyons pas de changements majeurs dans l’évaluation globale du marché de l’emploi.  La croissance de l’emploi devrait ralentir fortement en 2026 et en 2027, passant d’environ 300 000 postes créés l’année dernière à environ 75 000 à 100 000.  Ce ralentissement reflète en partie la faiblesse persistante de la demande, avec une reprise modérée prévue du taux de postes vacants. Toutefois, un nouvel assouplissement des conditions du marché de l’emploi devrait être limité par un affaiblissement parallèle des indicateurs de l’offre de main-d’œuvre. Par conséquent, nous prévoyons que le taux de chômage continuera à osciller autour des niveaux actuels au premier semestre de 2026, avant de baisser progressivement pour s’établir à 6,2 % d’ici la fin de 2027.

Conclusion

L’examen de huit indicateurs clés de l’emploi figurant dans le tableau de bord de la BdC présente un marché qui est demeuré globalement stable, certains indicateurs suggérant un assouplissement des capacités excédentaires sur le marché de l’emploi à l’approche de 2026. Cette évaluation corrobore notre opinion selon laquelle la banque centrale maintiendra ses taux inchangés jusqu’à nouvel ordre.

End Notes

  1. https://www.banqueducanada.ca/2025/06/note-analytique-personnel-2025-17/
  2. Intègre les dernières estimations officielles de Statistique Canada. Données non désaisonnalisées. https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/251205/dq251205a-fra.htm

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